Honoré Fragonard, premier anatomiste des Ecoles vétérinaires (1732-1799)
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Honoré Fragonard, dit Fragonard aîné, a vu le jour à Grasse le 13 juin 1732 de Honoré Fragonard (son père) et de Marie Honorade Isnard. Il était issu d'une famille aisée de parfumeurs et de gantiers qui fit souche de plusieurs générations d'artistes. Il est le cousin germain de Jean-Honoré Fragonard qui deviendra le célèbre peintre " Frago ". De la même famille, portant pratiquement le même prénom, nés la même année à deux mois d'intervalle, les deux cousins furent souvent confondus. Les deux hommes se connaissaient, ils ont conclu ensemble une transaction immobilière et s'assirent sur les mêmes bancs de la même commission lors de la Révolution. Honoré Fragonard perdit précocement son père et quitta le domicile familial à 18 ans sans qu'on puisse dire précisément où il se rendit. Son frère cadet, François, partit en 1752 pour Lyon où il suivit un apprentissage de chirurgien. Il est probable qu'Honoré l'aît précédé dans cette voie. On retrouve sa trace en 1756 à Grasse où il fit un apprentissage de trois ans chez René Lambert, maître chirurgien, et obtint son brevet à 27 ans, en 1759. Le fil de sa biographie se perd à nouveau.
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L'anatomie dans l'histoire : |
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L'anatomie est l'une des deux parties fondamentales de la biologie, l'autre étant la physiologie ; l'anatomie envisage les faits d'ordre statique et la physiologie les faits d'ordre dynamique.
Le renouveau de l'anatomie eut pour précurseurs, au XVIe siècle, Bérenger de Carpi, Jacques Dubois, dit Sylvius, Gonthier d'Andernach, Charles Estienne. Ce fut surtout un jeune Belge, André Vésale, qui signala et réfuta les erreurs de Galien. Il est le fondateur de l'anatomie des temps modernes. Le XVIIe siècle continue l'uvre du XVIe, grâce aux nombreuses et fécondes découvertes. Michel Servet avait, certes, indiqué la circulation du sang. Césalpain avait démontré que le sang allait des veines au cur et Fabrice d'Acquapendente avait décrit les valvules veineuses, mais Harrey prouva le rôle du cur et la marche du sang dans les artères et les veines, contre l'opinion de Riolan, dont les mérites cependant son à signaler. Puis vient Arselli, qui prouve l'existence des vaisseaux lymphatiques. Malpighi fonde l'anatomie microscopique. Après l'ère lyrique, la période épique des Eustachi, des Aranzius, c'est l'épanouissement de l'anatomie, étudiée dans toute l'Europe et au Jardin du Roy avec Wirsung, Willis, Winslow, Dionis, Duverney, Antoine Petit. Au début du XIXe siècle, Bichat trace une voie nouvelle à l'anatomie générale et ouvre la période contemporaine, où, à côté des anatomistes de la texture microscopique, Robin, Mathias Duval, Ranvier et Prenant, on peut citer un grand nombre d'anatomistes de la morphologie et de la topographie : Béclard, Sappey, Farabeuf, Poirier, Rouvière. Portal a consacré l'histoire de l'anatomie et de la chirurgie un ouvrage très documenté. L'objet de l'anatomie comparée, c'est la comparaison d'un même organe ou d'un même appareil dans toute la série des êtres d'un même groupe, soit dans un dessein de classification, soit pour rechercher les traces de l'adaptation à un milieu ou à un genre de vie, soit pour mettre en évidence les lois de corrélation des caractères anatomiques - c'est dans ce domaine que Cuvier a triomphé -, soit enfin pour tenter de reconstituer l'évolution probable de tel ou tel organe tout au long d'une lignée d'animaux ou de végétaux. Cette dernière étude utilise la possibilité de trouver dans la nature actuelle, des espèces offrant les degrés les plus divers de perfectionnement, au moins quant à un organe déterminé : l'il, le cur, le pistil de la fleur, etc. Seule une confrontation des résultats de l'anatomie comparée avec ceux de la paléobotanique et de la paléozoologie permet d'affirmer que certains êtres actuels sont " primitifs ", c'est-à-dire relativement voisins d'espèces très anciennes, dont les formes actuelles, plus perfectionnées, seraient les descendantes. Les lacunes de la paléontologie imposent encore une grande prudence aux auteurs qui tirent de l'anatomie comparée de semblables déductions, mais celles-ci sont fréquemment vérifiées par les résultats des fouilles qu'on a pu écrire que " les fossiles sont au rendez-vous du calcul " P. de Saint-Seine. L'anatomie comparée s'illustre des noms de Cuvier, Owen, Lamarck, Th. Huxley, Häckel parmi les zoologistes, Hofmeister et Bonnier parmi les botanistes. Un théâtre d'anatomie allégorique illustre le traité d'anatomie de Jean Riolan le Fils (1626). Il évoque le climat moral des débuts de l'anatomie. Celle-ci n'était pas débarrassé de sentiment, notamment l'effroi suscité par la mort et un certain humour noir de profanateur de cadavres. Les vivants semblent perdus dans cette assemblée de squelettes animaux et humains parmi lesquels six brandissent un étendard, comme pour proclamer le triomphe de la mort. Au premier plan un couple de squelettes, symétriques de l'anatomiste par rapport au cadavre central, lance un avertissement biblique. Au fond, à gauche, à côté de la panoplie d'outils de chirurgie et de dissection, un spectateur médite devant un cavalier et sa monture réduits à l'état de squelettes. Ce dernier thème se maintiendra jusqu'à Fragonard. Même au siècle de l'Encyclopédie, l'anatomie ne s'est pas délivrée de l'angoisse qui accompagne l'étude des cadavres. Une lettrine extraite de la Myotomia reformata de William Cowper éditée à Londres en 1724 montre un bambin qui forge un étrier à coups de marteaux sur une enclume. Aimable badinage sur les osselets de l'oreille moyenne. Mais à côté, un squelette bat le tambour avec les marteaux. Terrible avertissement : à quoi sert la mécanique auditive, sinon à entendre en nous-même le bourdonnement de la mort ? |
L'école vétérinaire de Lyon : |
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Le jeune chirurgien fut recruté par Claude Bourgelat en 1762 sans qu'on connaisse exactement les circonstances de leur rencontre. Il devint professeur et démonstrateur d'anatomie, puis directeur de l'école vétérinaire de Lyon à partir du 1er mai 1763. Honoré Fragonard enseignait l'anatomie mais il était en outre chargé d'une partie de la gestion de l'école. Un cabinet d'anatomie, dit " Cabinet du Roy ", fut installé dans l'école de Lyon. Situé au premier étage de l'aile ouest et de la façade, il suscitait l'admiration des visiteurs. La médecine vétérinaire a un acte de naissance : l'arrêt du Conseil du roi du 4 août 1761, autorisant Claude Bourgelat à ouvrir à Lyon une " École pour le traitement des maladies des bestiaux ". Cette école - la première au monde - ouvrit le 13 février 1762. Elle connut un succès immédiat dans toute l'Europe, car elle venait à point couronner un triple cheminement. Le premier a trait aux soins des chevaux, d'importance vitale pour les cours et les armées qui entretenaient une nombreuse cavalerie. Des documents d'archives montrent l'ampleur et la multitude des attributions de Fragonard :
Un ancien inventaire du cabinet d'Histoire naturelle de Lyon fait état d'une " immense préparation comprenant un homme dont la myologie [c'est-à-dire le système musculaire] était disséqué, monté sur un cheval dont les muscles superficiels étaient également isolés ". Il ne s'agit pas du fameux cavalier anatomisé d'Alfort qui fut préparé sur place quelques années plus tard, mais d'une uvre originale qui a été perdue. La première école vétérinaire pratiquait l'anatomie humaine à côté de l'animale, donc que l'accent était mis sur l'anatomie comparée. · Fragonard fit encore des recherches sur l'effet curatif et nocif des plantes médicinales. On peut donc faire remonter à cette époque, l'importance donnée à la botanique et la pharmacologie dans la tradition vétérinaire française. Le succès ne se fit pas attendre. Les stagiaires étrangers affluaient, l'école eut bientôt 150 élèves. La première conséquence fut de créer une nouvelle école vétérinaire à Paris. La seconde fut l'élévation de Bourgelat au titre de " Directeur et inspecteur général de l'école royale vétérinaire de Lyon et de toutes les écoles vétérinaires établies ou à établir dans le royaume " ainsi que de " Commissaire général des haras du royaume " (1764). Depuis la Renaissance, les écuyers gentilshommes au service des princes, étaient chargés du dressage et de l'élevage des chevaux, c'est-à-dire du noble art équestre ". Un autre corps hautement estimé, celui des maréchaux était responsable auprès de chaque cours et de chaque municipalité du " gouvernement de l'écurie ", de la ferrure, des soins et des traitements. (Ces écuyers s'occupaient aussi parfois des meutes de chiens.) Les attributions des uns et des autres n'étaient d'ailleurs pas nettement départagées, elles variaient avec les siècles, d'une cour à l'autre, non sans provoquer des querelles de prérogatives, bien absconses. Ces professionnels possédaient des connaissances empiriques et un savoir-faire utiles Pendant des siècles, le cheptel de provinces entières était périodiquement dévasté par la peste bovine, l'épizootie, la fièvre aphteuse, qui faisaient rage après le passage des armées ou des convois de bestiaux. Le cheval et le chien étaient les seuls animaux à être soignés. |
Claude Bourgelat (1712-1779) |
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Claude Bourgelat (1712-1779) ni médecin, ni anatomiste, ni naturaliste était avocat et amateur de chevaux. Il tenait l'académie d'équitation de Lyon et différents privilèges qui lui assuraient un confortable train de vie. Personnalité représentative du siècle des lumières, se mouvant à l'aise parmi les mondanités et les galanteries tout en participant au mouvement philosophique et collaborant à l'Encyclopédie, il était avant tout un homme d'action et d'organisation, un travailleur méthodique autoritaire et volontaire. Son coup de génie est d'avoir instauré la médecine vétérinaire à la fois comme science, enseignement et institution nationale. Pour cela, il réussit à vaincre force préjugés tenaces : toucher le corps animal, pis, en étudier les viscères, était tenu pour méprisable. Le vétérinaire était assimilé à l'équarrisseur dont la profession était frappée d'infamie au même titre que celle du bourreau (le même homme exerçait parfois les deux fonctions). Bourgelat pour défendre sa cause à la cour et à la ville, tout en continuant à mener grande vie, avait évidemment besoin d'être dédoublé à l'école même par un homme de confiance, travailleur consciencieux et compétent. Bourgelat était un despote sexagénaire, mondain, orgueilleux, qui gouvernait de haut son école, mais aurait cru déroger en exécutant des tâches d'administration ou même d'enseignement. L'étoile montante de Fragonard chatouilla sa sensibilité. De nombreux documents attestent le mépris de Bourgelat pour ses collaborateurs. Ici il recommande de tenir les professeurs " dans la plus grande subordination et comme des gens à gage qu'on peut congédier au moindre mécontentement ", là, il fait renvoyer quelque esprit indépendant sous prétexte de libertinage ou d'intempérance. Il affirme sans ambages ne tolérer que son seul nom sur les documents officiels. Bourgelat s'attribuait un ouvrage : le " Précis anatomique du corps du cheval " ouvrage à succès réédité de nombreuses fois (mais qui était dicté aux élèves qui n'avaient pas le droit de le posséder). En réalité Huzard qui fut professeur à Alfort écrivit plus tard : " Je ne dois pas laisser ignorer que Fragonard, anatomiste distingué a fait avec Bourgelat la plus grande partie des travaux anatomiques dont cet ouvrage est le résultat ". Or le nom de Fragonard n'y est mentionné nulle part. Louis XV décida en 1765 la création de l'Ecole Vétérinaire d'Alfort. Située à quelques lieues de Paris, elle devait disposer de moyens plus importants et assurer le rayonnement international de la médecine vétérinaire dans le monde. Fragonard partit pour Paris en juillet 1765. Il arriva avec son collègue Chabert et six étudiants venus de Lyon. Il en fut le premier directeur et le premier professeur d'anatomie. Il s'y dépensa sans compter, s'occupant
Il reprit ses activités de préparations et réalisa un grand nombre d'écorchés avec ses étudiants. La saison froide était consacrée aux dissections de l'animal, cheval, buf brebis et aussi de l'homme. Ces uvres étaient exposées et conservées dans le cabinet anatomique de l'école qui a contenu 3033 pièces, d'après l'inventaire de 1795, dont environ 2000 d'anatomie et de pathologie. " Il avait sacrifié son temps, ses veilles il était connu de tous les savants, de tous ceux qui s'occupent de recherches et de découvertes anatomiques Tou entier à ses occupations anatomiques, il imaginait, inventait des pièces qu'il désirait fort qu'on vînt voir ; mais il n'écrivait rien et on peut dire de lui qu'il parlait aux yeux ; aussi répondait-il à ceux qui lui parlaient de son cabinet : venez et voyez. " Des conflits répétés poussèrent Bourgelat a obtenir du ministre de tutelle le renvoi de Fragonard, sous prétexte qu'il était devenu fou. " Le pauvre homme est en effet fou dans toute la rigueur et dans toute l'étendue du terme. " Bourgelat ne s'arrêta pas là ; il fallait effacer Fragonard de la mémoire des hommes. Les histoires officielles de l'école ignorent Fragonard. En 1780, Rumpelt, vétérinaire en chef des écuries royales du prince électeur de Saxe écrivait : " Il fallait à tout jamais écarter de l'école tous les hommes intelligents savants et honnêtes, comme le fait s'e "st produit pour Fraquerac (sic) ". L'une d'elle écrit en 1806 : " Les premiers soins de Bourgelat furent d'appeler des anatomistes distingués, qu'il chargea de la dissection des animaux domestiques. " Les étiquettes furent retirées du fameux cabinet anatomique. Le physiologiste Rudolphi en 1802 notait : " Plusieurs personnes ont apporté leur contribution à la collection, mais l'étranger parviendra difficilement à connaître les auteurs des préparations, ce qui laisse d'ailleurs généralement indifférent. " C'est en 1888 qu'on redécouvrit Fragonard. En 1792, Fragonard se présente comme le "créateur du cabinet d'Alfort près de Charenton et des préparations les plus précieuses des divers cabinets de Paris". Au musée d'Orfila une étiquette porte : "Mammifères quadrumane. Préparation du système musculaire d'un singe. Disséqué par Fragonard, 1797." Dès lors, Fragonard réalisa des pièces pour son propre compte et il serait certainement resté à l'écart de l'école si la Révolution ne lui avait pas permis de lancer un grand projet. Dès le 4 juillet 1792, Fragonard et ses collaborateurs, Delzeuses et Landrieux, déposèrent un rapport à l'assemblée législative où ils proposaient la constitution d'un Cabinet National d'Anatomie. Cette collection devait être composée, pour moitié par les collections d'Alfort et l'autre moitié devait être faite de quelques mille cinq cent pièces desséchées et injectées préparées à son domicile après son renvoi d'Alfort. L'ensemble devait permettre la progression rapide de la médecine et de la chirurgie. Ce texte, l'un des très rares qu'il ait écrit, est tout à la fois un projet, un manifeste, une confession et un règlement de comptes. C'est un monologue de timide peu habitué à s'exprimer. Il souhaite transmettre son savoir, il veut que son uvre ne périsse pas avec lui. Il préconise la constitution d'une collection anatomique nationale, un musée systématique d'anatomie comparée qui servirait au progrès de la médecine, de la chirurgie - qui ne doivent pas s'apprendre dans les livres- et serait ouvert à tous les savants d'Europe. Il propose de loger ce futur cabinet dans le dôme de l'Assomption 263 bis rue Saint-Honoré (aujourd'hui église polonaise). " Il nous semble voir ce temple majestueux surmonté de l'emblème de l'anatomie, armé d'une faux, mais du bonnet sacré [c'est-à-dire du bonnet phrygien symbole de la liberté], attester aux races futures que la liberté, encore dans son enfance, savait honorer ainsi les arts. " Sa deuxième proposition est de léguer immédiatement à la nation les 1 500 préparations qui sont en sa possession, " ces préparations ne craignent pas l'examen le plus attentif et le plus sévère ; il est impossible de les trouver ailleurs, à moins qu'elles ne soient sorties de la main de monsieur Fragonard ou de celle de ses collaborateurs. " Il estime la valeur de ses 1 500 préparations à 20 000 livres. Le cabinet complet devait contenir 10 000 préparations, soit une valeur de 3 000 000 de livres. Rien n'empêche de vendre son cabinet tous les cinq à six ans, lorsque de nouvelles pièces seraient prêtes à remplacer les premières. Il suffit que les chefs du cabinet d'anatomie soient autorisés à choisir dans les hôpitaux les sujets qui leur seront utiles. Fragonard précise " En anatomie, la perfection du travail manuel suppose de la manière la plus stricte et la plus absolue, la théorie la plus complète. " Les anatomistes doivent être libérés des tâches d'enseignement et indépendants des enseignants. Fragonard est donc conscient de sa valeur. Il est prêt à assumer son rôle de chef de file des anatomistes. Le rapport de Fragonard fut renvoyé à une commission c'est-à-dire enterré. Le 25 brumaire an II (15 novembre 1793), le peintre David, chef de file de l'école néoclassique, conventionnel, ami de Robespierre, ardent révolutionnaire en art et politique, proposa la création d'un jury national des arts destiné à se substituer à toutes les juridictions anciennes après l'abolition des anciennes académies. Désormais l'art serait jugé par les représentants du peuple " par des âmes fortes qui ont le sentiment du vrai, du grand que donne l'étude de la nature ". Pour mener cette véritable révolution culturelle, David proposa une liste de 55 membres choisis par lui. Parmi des artistes, des artisans, des gens de lettres, des politiciens se trouvent les noms de Fragonard, anatomiste, Fragonard, peintre et Vicq d'Azyr. Les deux anatomistes sont les deux seuls hommes de science de la compagnie. Il semble bien que David connaissait et appréciait l'uvre anatomique de Fragonard. Quelques mois plus tard, la Convention désigne la Commission temporaire des Arts pour " conserver des monuments précieux, des collections utiles, héritage savant, succession instructive que toute la France réclame, et dont l'immense qualité promet l'établissement d'un grand nombre de cabinets et de musées dans toute la République, sans préjudice d'une grande collection centrale, où tout sera ordonné et distribué avec méthode, éclairé et embelli par la méthode elle-même. " Cette commission est composée de douze sections spécialisées, dont la section d'anatomie qui comprend cinq commissaires. Insigne honneur, le 6 février 1794, Fragonard était nommé membre de la Commission temporaire des arts, avec Thillaye, Vicq d'Azir, Corvisart et Portal pour inventorier les cabinets d'anatomie. Fragonard fait figure d'ancien dans ce brillant club de médecins et de professeurs. La commission se réunit tous les cinq jours et se livra à une absorbante activité d'inventaire et de sauvegarde et sut faire sentir qu'elle était investie de l'autorité de la Convention. Ce poste permit à Fragonard de réitérer ses projets de fusions des nombreuses collections dispersées dans les Cabinets de Curiosités. Fragonard revint à Alfort visiter le cabinet qu'il avait créé 30 ans plus tôt et il pousse un cri d'alarme : les parasites attaquent les préparations, la pluie traverse le toit, les armoires ne ferment pas, les rats courent dans les salles poussiéreuses. Vicq d'Azyr et lui-même demandent le transfert des collections à Paris. " il nous paraît fort douteux qu'une collection de cette nature demeure longtemps éloignée de Paris où l'enseignement de l'anatomie comparée doit être établi et hors duquel une collection de ce genre n'offrirait qu'une très petite partie des avantages qu'elle doit naturellement produire ". Il voulait que médecins, chirurgiens et savants vinssent communier sous la houlette d'un anatomiste dans ce temple de la science. Mais le destin allait contrarier ce grand projet Vicq d'Azyr après avoir pris froid à la Fête de l'Être suprême. Quelques jours plus tard, Fragonard présente sa démission à la commission pour raison de santé. Elle lui est en partie refusée. " La Commission qui connaît les services que ce citoyen a rendus à l'École vétérinaire d'Alfort et ses connaissances dans l'anatomie, l'invite au nom du patriotisme, de rester à son poste qu'il remplira aussi dignement par ses conseils, qu'il a rempli par son zèle et son activité. " Mais si Fragonard fut l'apôtre d'une grande idée, il obtint l'effet inverse. Il ne sera plus question de grande collection anatomique centrale. Chaque discipline subordonne l'anatomie dans le musée de sa propre institution. Les plus belles pièces d'Alfort seront partagées entre le Muséum d'Histoire Naturelle et l'École de Santé de Paris. Thillaye, directeur de l'Ecole de Santé de Paris et passionné par les pièces du Cabinet, sollicita et reçut le 23 janvier 1795 mandat pour réorganiser la collection du Muséum national d'Histoire Naturelle, assorti de l'autorisation de prélever dans les collections d'Alfort les " doubles " qui pourraient être utiles à son enseignement. Fragonard avait échoué. Loin de voir se réaliser son Cabinet National d'Anatomie, il fut le témoin privilégié de la dispersion de ses chères collections. Ceci l'affecta terriblement et il se retira dans une vie quasi monacale, tournée uniquement, à 63 ans, vers les recherches anatomiques auxquelles le vouait son nouveau poste de Directeur des Recherches Anatomiques à l'École de Santé de Paris nouvellement créée le 4 décembre 1794. Jusqu'à la fin de sa vie il aura été l'homme des commencements. Il avait sous ses ordres un dessinateur, un modeleur de cire et six prosecteurs, parmi lesquels Duméril et Dupuytren feront une belle carrière. Il est " chargé de diriger les recherches, les préparations anatomiques, et de former les élèves dans l'art des injections ". Le partisan convaincu de l'Anatomie Naturelle travailla ainsi quatre ans avec le plus célèbre céroplasticien français, A. Pinson. Malade et physiquement diminué, il a été vraisemblablement dépossédé de ses attributions. Un rapport du directeur Thouret, trois ans après la création de la nouvelle école lui accorde une simple mention en tant que l'un des trois " artistes de l'école ". L'hostilité du directeur transparaît dans ce texte. Il mourut le 5 avril 1799. Des milliers de préparations de sa main, il ne reste qu'une dizaine, mais elle suffisent à imposer un style et un homme. La plupart étaient destinées à des cabinets qui étaient le, support sensible de la curiosité et assuraient le succès de l'histoire naturelle. Ceux-ci offraient à portée d'il et de main un raccourci de la nature, ils flattaient le goût de la collection et de la classification proche de Linné. Ces cabinets se multipliaient, il s'y tenait des conférences, des démonstrations qui attiraient un public de plus en plus nombreux et varié. Leur enrichissement attestait l'extension du savoir. Ils offraient un voyage dans le lointain, dans les temps anciens (les fossiles) et à l'intérieur des êtres vivants (l'anatomie). Aucune époque n'a donné à la démonstration le pas sur l'explication. |
Le travail de Fragonard : |
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L'anatomiste travaille par dévoilements successifs. Il commence par enlever la peau du cadavre, dégageant les muscles externes et internes. Pour conserver une myologie (ou préparation d'écorché) il faut imbiber les tissus d'une préparation déshydratante et les sécher en les maintenant dans la position. Il faut ensuite colorer et vernir les chairs. Ces recettes sont développées dans le traité classique Athropotomie ou l'Art de disséquer de Jean-Joseph Sue (1750). Jean-Joseph Sue (1710-1792), l'un des anatomistes les plus célèbres de son époque, est un bon exemple du double rôle culturel que devait jouer l'anatomiste : Sue était à la fois professeur au collège royal de chirurgie et à l'école royale de peinture et de sculpture. Il publia plus de 200 planches d'anatomie et de nombreux traités de chirurgie et d'anatomie, fruit d'une expérience de plusieurs décennies. L'Anthropotomie connut de nombreuses rééditions. Pour mettre en évidence les systèmes vasculaire et lymphatique, en général les tubes, capillaires et cavités de l'organisme, on procède par injection d'un liquide chaud qui se solidifie ensuite. Les ramifications les plus fines peuvent être relevées de la sorte. Les liquides sont colorés afin de teindre les artères en rouge, les veines en bleu, les vaisseaux biliaires, l'urètre, la vésicule biliaire, les bronches en jaune, les conduits salivaires et nasaux en blanc, etc. Bien des découvertes (et aussi quelques mémorables artefacts) sont dues à cette délicate technique inventée par Ruysch (1638-1731). La méthode des injections fut portée à sa perfection par le médecin et anatomiste néerlandais Frédéric Ruysch qui a écrit le livre Thesaurus anatomicus. Grâce à elle, il mit en évidence les fines ramifications vasculaires du cerveau et fit de nombreuses autres découvertes. Dans sa maison d'Amsterdam, il rassembla un cabinet anatomique, " si abondant et riche qu'on l'eut pris pour le trésor d'un souverain. Mais non content de la richesse et de la rareté, il voulut encore y joindre l'agrément, et égayer le spectacle. Il mêlait des bouquets de plantes et des coquillages à de tristes squelettes, et animait le tout par des inscriptions ou des vers pris des meilleurs poètes latins. " (Fontenelle) Les préparations peuvent ensuite être dégagées des parties graisseuses par scalpel et attaque acide. Les pièces anatomiques prennent alors l'aspect de buissons richement ramifiés ou de réseau de grande finesse. Ces corrosions étaient très prisées des amateurs. On appelait angiologie, névrologie, splanchnologie les préparations de vaisseaux sanguins, nerfs et viscères. À un niveau plus profond, le squelette pouvait être dégagé, avec ou sans cartilage : c'étaient les ostéologies. Fragonard était un expérimentateur et préparateur d'une habilité peu ordinaire. Il avait perfectionné et simplifié les méthodes chimiques d'injection et de conservation, mais il en a emporté le secret. Ses préparations ont traversé l'épreuve du temps et sont restées imputrescible après deux siècles ce qui est exceptionnel. Il réussissait à montrer dans une même préparation, les muscles, les vaisseaux sanguins et le système nerveux d'un sujet. Il poursuivait le rêve de démonstration parfaite. Il fignolait des préparations superbes mais s'il a fait des découvertes anatomiques, il ne les a pas communiquées par écrit. Son silence était suicidaire. |
Les artistes et l'anatomie : |
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Jacques Gamelin (1738-1803) a écrit un " Nouveau recueil d'ostéologie et de myologie " à Toulouse en 1789. Ce recueil illustre bien le double aspect de l'anatomie. Un écorché sur une table arrondie. À sa gauche se tiennent deux hommes : un chirurgien identifiable à sa tenue réglementaire et un autre, dont l'il démesuré et la tenue négligée trahissent l'artiste. Au moyen des instruments de dissection posés devant eux. Ils vont regarder les formes cachées du corps humain, qui sera ainis livré à la curiosité du savant et de l'artiste. David vouait aussi à l'anatomie une véritable passion. Il construisait ses personnages par habillage successif à partir du squelette, du système musculaire, du nu puis du drapé. Dans une étude préparatoire à l'enlèvement des Sabines on peut voir cette préoccupation. David a trouvé chez Fragonard une même passion, importance accordée aux valeurs plastiques, goût du spectaculaire, du macabre et une vague nécrophilie. Le " cavalier anatomisé avec sa monture " fut réalisé par Fragonard vers 1768. Il est incontestablement l'uvre la plus spectaculaire de Fragonard. Elle établit sa réputation auprès des contemporains et contribua à la renommée internationale du " cabinet anatomique " de l'école vétérinaire d'Alfort. Plus qu'un autre, elle atteste l'ambiguïté fondamentale de l'uvre de Fragonard qui tien à la fois de la performance technique, de la démonstration scientifique et de l'uvre d'art.
Dans l'anatomie du bélier, le travail montre la virtuosité de Fragonard. À cela s'ajoutait une particularité : la tétracérie, c'est-à-dire des cornes dédoublées. Les cabinets d'anatomie et de curiosités étaient friands de ce genre de monstre qui suscitaient des discussions et des réflexions sur le normal et l'anormal, la variation et la dégradation et les rapports de la physiologie et de la pathologie avec les " lois de la nature ". Le Musée Fragonard rassemble les collections de l'Ecole Nationale Vétérinaire d'Alfort. Sa création date de 1765, alors que Honoré Fragonard, premier professeur d'anatomie et premier directeur de l'Ecole Vétérinaire Royale d'Alfort, réalisait le très riche cabinet d'anatomie de l'Ecole d'Alfort. Ce cabinet subit bien des transformations tout au long de ses 250 années d'existence. Il reçut de nombreuses pièces tandis que d'autres étaient détruites ou vendues. Sa taille, très importante à la fin du XIXème siècle, conduisit à la création d'une véritable collection, organisée pour l'enseignement. Le bâtiment qui l'accueille encore aujourd'hui fut débuté en 1882 et les collections y furent installées définitivement en 1901. Ce Musée fut d'abord réservé au étudiants et aux enseignants de l'Ecole d'Alfort jusqu'en 1991 où il fut ouvert au public. Les collections du Musée Fragonard reflètent l'évolution des connaissances en médecine vétérinaire, mais aussi des modes culturelles comme les Cabinets de Curiosités du XVIIIème siècle. Elles conservent le souvenir de terribles maladies aujourd'hui éradiquées mais qui affectèrent beaucoup l'économie humaine. |